David Hey Ho

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Au Prince du noir - Hommage à Claude Mesplède

Ils sont rares ces humains dont la lumière vous embrase à jamais le coeur. On côtoie dans notre existence des milliers de personnes, peut-être des millions. Parfois pour quelques instants, des fois pour toute la vie, le plus souvent pour un bout de chemin.

Il arrive que les aimés d'un jour soient les honnis du lendemain. Le quotidien sape le sublime. La boule à paillettes s'efface à la lumière noire, pointant de sa fluorescence les pellicules des plus belles chevelures. L'admiration originelle se craquèle d'infimes lésions. La jambe magnifique se résille en carte des rivières. Un geste, une attitude, un mot, un souffle érode le piédestal. Les géants se tassent, les brillants se toc, les beautés se fanent, les fans change d'âne.

Rare est l'exception confirmant l'imponcif. C'est beau une exception. Une montagne en pleine campagne. Une rose en plein désert. Une étoile en pleine nuit. Un intérêt en plein individualisme. Un regard doux en plein drame. Un sourire.

L'exception prouve que l'amalgame n'existe que dans le verbe des sots. Que le racisme est l'utopie du vil, de l'imbécile, du clampin. Que la vérité est légion. Que par un prompt renfort nous nous verrons tous différents en arrivant à bon port. L'exception hisse le commun, lui prouvant son hérésie. Tu es beau parce que je le suis. Tu es intelligent parce que c'est possible. Tu es visible parce que je te vois. Tu es unique parce que nous sommes tous ensemble.

Ces pensées me sont venus quand j'ai appris que tu nous avais quitté, Claude. Je ne sais jamais trouver le bon mot pour exprimer ma tristesse. Alors je cache mes sentiments derrière une logorrhée brumeuse et du néologisme abscons. Je te dois d'essayer d'être plus clair. L'effort me coûte mais tu le mérites.

Claude Mesplède. La première fois que je l'ai vu, c'était au FIRN de Frontignan, il me semble. Je savais qui il était. Je n'ai pas osé aller le saluer. Je ne me souviens plus comment s'est passé notre première vraie rencontre. Il me revient juste son rire quand je lui ai expliqué ma précédente impuissance à me présenter à lui. Ai-je l'air si effrayant ? m'a-t-il demandé. Je n'ai su quoi répondre. Pour qu'elle soit vraie, l'admiration doit rester secrète. Aucune réponse, aucun silence gêné, nous sommes passés à autre chose. Je n'ai plus de souvenirs précis mais je suis sûr qu'il m'a posé plein de questions.

Une fois le cap de la première rencontre passé, sa bienveillance effaça toutes mes appréhensions. Même si le pédigrée du monsieur est incroyable. Comment peut-on avoir vécu tant de choses et ne pas se la péter ? C'était sans doute le plus touchant chez lui. Son incapacité à se sentir supérieur à qui que ce soit.

Je l'ai rencontré à plusieurs reprises. Nous avons discuté, parfois longuement. Jamais il ne m'a  écrasé de son savoir. Il a toujours été là pour moi quand j'en avais besoin. Il m'a conseillé. Il m'a fait travaillé. Il m'a hissé au rang de ses amis les plus illustres, moi qui n'était rien. Il m'a fait rire. Claude, c'était le roi de la blague. Il m'a fait du bien. Sauf aujourd'hui.

Comment parler de lui à ceux qui n'ont pas eu le chance de le rencontrer ? Un humain. Un gentil. Un vrai. Un passionné. Un altruiste. Un blagueur. Une encyclopédie. Un puits. Un auteur. Un talent. Une leçon. Un exemple.

Je me souviens de cette journée que nous avons passé en Belgique, avec Stéphane Bourgoin, à visiter des brasseries, à boire et à pisser. J'étais plus spectateur qu'acteur. Je ne me souviens pas avoir beaucoup parlé. J'observais. J'écoutais. J'emmagasinais. Je me pinçais toutesl es trois minutes pour croire au moment présent. Que j'étais là, avec lui, avec eux.

Je n'oublie pas non plus l'incroyable invitation qu'il m'a lancé à participer, tous frais payés, au salon qu'il avait instigué, Toulouse Polars du Sud, pour que je puisse faire découvrir au plus grand nombre l'Exquise Nouvelle. C'était un projet d'écriture sur Facebook initié par Maxime Gillio où chaque auteur devait faire avancer l'intrigue à raison de 420 signes, les limites de l'époque pour un statut sur le réseau social. Une idée folle qui l'avait fait marrer et à laquelle il avait participé, auteur n°65. C'était avant que l'aventure devienne un vrai livre papier, puis trois.

Ces dernières années, nous nous sommes moins vu. La vie, les problèmes de santé, tout ça. Je n'ai jamais cessé de penser à lui, à ce qu'il m'avait dit, à ce que j'avais appris auprès de lui. Là, je fais genre que nous avons vécu ensemble et que je prenais la droite du lit, lui qui voulait toujours la gauche. Je pense fort à Ida, sa douce. Mais en vrai, si je ne refais pas le film, en mettant bout à bout nos rencontres, nos discussions, nous avons vécu quelques jours de camaraderie, une ou deux semaines tout au plus. C'est que le temps s'écoule plus lentement aux abords d'une étoile noire. Noire comme la littérature qu'il appréciait tant et pour laquelle il a tant fait. Noires comme mes idées depuis son départ.

Restera une vérité. Grâce à toi, Claude, j'ai grandi. Grâce à toi, je n'ai plus peur du noir.

Photo du bandeau : Laura Muñoz