David Hey Ho

Mots, textes, interviews et vidéos

Le facétieux, la misanthrope et le réseau social

Les réactions facebookiennes sont fascinantes. Bien plus que dans la vraie vie. La désincarnation annihile tout filtre provoquant des situations inédites. Je vais vous narrer une mésaventure réseausociétale qui m'est arrivée pas plus tard qu'hier.

Facebook me sert pas mal à partager articles, interviews, vidéos comme les textes que je posent ici. Je m'éparpille sur pas mal de supports et de sujets - je ne sais pas faire autrement - ce qui fait que je n'ai pas une communication claire et lisible. De l'inconvénient de la curiosité tout azimut. Je n'aime pas tout, loin s'en faut, mais pas mal de trucs nichatoires qu'on associerait pas de prime abord. Pour éviter de donner le sentiment que je ne suis que partage sur mon journal, je m'adonne aux statuts humoristiques, parfois instinctifs pour varier les plaisirs. Si j'avais l'ego d'une boîte de briques emboitables, je dirais que je fais vivre ma communauté, que je donne à mon public, que je ne suis qu'amour envers ma Hey Ho Army. J'ai toujours eu en horreur l'appropriation des êtres. "Mon public", "Ma communauté"...  Ce petit côté "à moi, rien qu'à moi" suppose une exclusivité donnant au mot fan une étymologie obsessionnelle qu'il a perdu depuis bien longtemps. Mais je m'égare comme dirait Saint Lazare.

Hier, j'ai posté un statut en réaction à celles et ceux - je vois régulièrement passer ce type de messages sur mon fil d'actualité - qui décident de faire du tri dans leur liste d'amis en s'adonnant au chantage soft, celui qui doit faire réagir, pour que mousse le nombril, qu'exulte l'inclinaison mécanique, dans une overdose de likes transparents et de commentaires entendus. Mon envie de me moquer de cette pratique me fait écrire :

Parce qu'il est sans doute temps de faire un bon petit nettoyage de printemps dans votre liste, celle des amis Facebook, je vais définir des critères stricts. Je ne garderai que :

- ceux qui me feront rire en commentaire ;
- ceux qui essayeront de me faire rire en commentaire ;
- ceux qu'un léger rictus sauvera après une piètre tentative d'humour en commentaire ;
- ceux qui ne me feront pas rire du tout mais il faut bien récompenser l'effort ;
- ceux qui ne laisseront aucun commentaire pour me faire croire qu'ils n'ont aucun humour et, il faut avouer, que ça peut me faire marrer.

Je sens que ma liste d'amis va vite fondre comme glaçon sur banquise. Voilà, voilà !

Un statut un tantinet taquin, pas une grossièreté, pas un poil qui dépasse du cabas, chose assez rare pour le faire remarquer. Du statut plan-plan qui ne fera réagir que les 5% des habitués, comme d'hab. C'était sans compter sur, comme l'a écrit Maud, "la règle de ce réseau parfois anti-social : dès trois lignes ça devient compliqué."

On ne lit plus, on survole. On ne mâche plus, on gobe. On ne réfléchit plus, on réagit. On ne supermanise plus, on flashe. L'effet Twitter, sans doute, la limite des 280 signes, tout ça. Un réseau social, c'est une masse d'informations qu'on ingère sans appétit. L'homo réseausocialus a évolué vers un cerveau tampon qui ne retient plus les infos digitales pour éviter le risque de surchauffe de la matière grise. L'effet pervers de ce changement amène à ce qu'elle devienne matière molle. Facebook, l'anti-viagra de la réflexion.

Pour corser l'exercice, Je m'étais fixé comme challenge d'écrire le statut et de ne répondre aux commentaires qu'avec des mots, sans jamais utiliser d'emojis, de smileys, d'émoticônes, ces béquilles de l'humour à deux balles. Option premier degré on. Ça passe ou ça casse. J'ai bien senti quelques incompréhensions mais dans l'ensemble, ça se passait comme je m'y attendais. Arrive Sylvie Tanette. Une amie fraîchement débarquée dans mon virtuel univers. En y pensant, à la base, tout est de ma faute. J'ai commis la boulette, ce que je ne fais que très peu pourtant, d'écouter la semaine dernière les recommandations Facebook, de faire confiance à leur algorithme de rapprochement. Parce que vous avez des goûts similaires, parce que vous avez un nombre important d'amis en commun, vous êtes faits pour vous entendre. Elle était number one de la liste. Je l'ai demandé en ami, elle a accepté. Quand je reçois une demande d'un inconnu, de quelqu'un que je n'ai jamais rencontré IRL, je me fends d'une petite visite sur son journal pour évaluer la potentielle compatibilité. Je n'accepte que si je sens qu'il peut y avoir communion, totale ou partielle.

Je voudrais quand même revenir sur le statut. Avez-vous goûté au taquin du propos ? Mouais. J'ai un doute. Bon, je vais faire ce qu'on ne doit jamais faire, je vais expliquer ma blagounette. On ne fait ça que quand elle est mauvaise. Si on considère que tous les cas de figure sont représentés dans la liste permettant la sélection, je garde in fine 100% de mes amis. C'est ça, la blague. Humour. Rires. Sous vos applaudissements. Je jette à la mer un filet à larges trous qui ne me ramènera que des muscles en le tirant des eaux. J'appuie même en lourdeur à gros sabots dans la dernière phrase. Imaginant que d'aucun n'entraveront pouic à la nuance, j'y glisse une fonte d'un glaçon sur banquise. Un indice s'affiche au bas de votre écran. Il me semble que les précautions d'usages ont été prises. Que nenni. Preuve en est, Sylvie Tanette.

Entre deux commentaires rigolos, Premierdegrégirl écrit ceci : "Eh bien je vais tout de suite quitter cette liste d'amis fb où vous m'aviez invitée, ainsi votre nettoyage de printemps sera plus rapide." En lisant, je ris. Je trouve ça drôle, plutôt fin. À blagounette, blagounette et demi. Je suis sur le point de répondre sans smiley. Mais, comme dirait Guillaume Pepy à propos des horaires de la SNCF, un doute m'étreint. Je vérifie au cas où. Nous sommes redevenus des inconnus. Amitié qui nous unissait, tu t'en es allée. Disparue, tu as disparue. Au coin du statut. Je t´ai jamais revue. Pas même au Macumba, Macumba, j'y pense tous les soirs. Les années 80 s'envolent en fumée. Je reviens aux années réseaux. Taquin, je réponds à mon "Jean-Michel à moitié" en la taguant : "Sylvie Tanette ou quand une journaliste, critique littéraire, auteur ne sait pas lire un statut."

Oui, j'vous ai pas dit ? C'est que je n'accepte pas n'importe qui sur mon Facebook. La crème. J'imagine son courroux en lisant mes mots. L'ire fait place au doute, le doute à la vérification, puis à la compréhension. Suis-je bête ! J'aurais mieux fait de lire jusqu'au bout avant de réagir aussi prestement. Comme quoi, même en lecture, il faut tourner sept fois sa langue dans la bouche avant de se cambrer la bave aux lèvres. Je vais m'excuser et renouer les liens par une demande péteuse d'amitié renouvelée. Ça, c'est la version optimiste. Dans les faits, ça s'est passé un peu différemment : "Je sais lire un statut. Je lis qu'en ce qui vous concerne vous ne garderez qu'un certain type d'amis fb. Je préfère partir. Et merci de ne plus mentionner mon nom, souvenez-vous que nous ne sommes plus amis."

Mon petit cœur meurtri saigne tout son soûl. Son besoin d'exprimer son incompréhension secoue mon clavier : "Justement, ce n'est pas du tout le sens du statut... si on le lit bien. Ceci étant, je ne dis pas ça pour vous garder, juste pour que vous compreniez que... ben... enfin, merde, je ne vais pas vous expliquer ma blague aussi mauvaise soit elle. Bien à vous, ex-ami." Perdre ou gagner un ami Facebook qu'on ne connait pas par ailleurs n'a que peu d'importance. Ce qui est connaud, c'est le malentendu. S'embrouiller volontairement revigore l'esprit. Pas là. L'humour anesthésié, je tente d'exprimer comme une micro injustice. Je ne saurai jamais si elle a lu ou pas ces derniers mots parce qu'elle m'a purement et simplement bloqué avec une vitesse et une dextérité qui m'étonne encore au moment où j'écris ces mots. Je ne sais pas comment on bloque quelqu'un sur Facebook. J'ai jamais eu l'occasion d'utiliser cette option. Sans doute qu'il faut fureter, chercher un peu, avant de trouver enfin la possibilité de nier un autre individu. Elle, elle devait parfaitement maîtriser la fonctionnalité pour si vivement œuvrer. Le fruit d'un entraînement intensif.

J'ai écrit des statuts bien plus polémiques - pas beaucoup, ce n'est pas vraiment mon kif - sans que cette mésaventure ne m'arrive. Là, j'ai pas compris. Un mauvais jour pour elle, un bon pour moi. Elle ne saura jamais que le lendemain, elle fut ma muse pour cette petite racontade.

Les amis - de Facebook ou d'ailleurs -, si un jour la vie vous amène à croiser la route d'une Sylvie Tanette, journaliste aux Inrock, critique littéraire, auteur du remarqué Un jardin en Australie sorti chez Grasset le 6 mars dernier, un livre majeur relatant l'histoire de "deux femmes affrontant l’adversité et trouvant un vrai réconfort au bout du monde, dans un havre de liberté, un jardin à soi", un objet dont le format parfait, 13cm x 20cm, en fait un élément indispensable pour votre bibliothèque Ikea, sur les étagères ou en rattrapage de guingois disgracieux, un livre dont la couverture m'a tellement ébloui que je ne sais plus où j'en suis de cette phrase beaucoup trop longue. Plouf, plouf ! Si vous croisez, donc, ce rayon de soleil culturel, cette bouffée d'humanité à fleur de peau, cette rosée du matin calme, cette suave amertume, cette sacrée bonne femme, faite un geste pour moi, montrez lui vos fesses, vos organes génitaux, vos doigts levés et votre langue sortie et envoyez-moi la photo de sa tronchounette. Ça me fera plaisir, quoi !