David Hey Ho

Mots, textes, interviews et vidéos

Ma jeunesse se meurt

Ma génération est sans doute la première à avoir pleinement assumé son syndrome de Peter Pan. C'est dire si nous n'avons aucune expérience des dernières années nous séparant de la camarde. Juste, on l'imagine avec une tête de mort qui sourit sous la capuche, un tour de force, une tunique sombre d'un pourpre profond, une faux affutée dans la main droite. La première chose qu'on fera en la voyant se pointer sera de lui demander les derniers mots de Captain Marvel, mort sur ses genoux. Pas confortable les genoux de la mort. Mourir en fakir, non merci.

Ça commence par des tout-petits riens. On ne s'en rend pas compte. À l'intérieur, les années sont captives de nos bras d'enfant. Le corps nous rappelle par petites touches que le temps passe, qu'on vieillit plus vite qu'on ne l'aurai cru. La nuit, nos rêves nous emportent dans des contrées magiques où vivent des monstres gentils. Ils sont oranges. Je n'aurai pas dû reprendre du cassoulet hier soir. L'autorité du sablier pousse le bouton Krueger pour nous infliger une sur-réalité censée équilibrer la psyché. L'âge de nos artères, on s'en branle. Le politiquement correct de notre frise nous les brise. Nos crêtes se dressaient sous les cris de "No future". Nous ne voulions mourir, nous ne souhaitions pas vieillir, nuance. Par peur de voter un jour à droite, par peur de bigoter à l'approche du crépuscule, par peur d'un Alzheimer de nos valeurs humanistes, par peur d'avoir peur des crêtes.

On est trop vieux pour ces conneries. Fuck off. Murtaugh de l'humanité, nous sommes. Après s'être confrontés à la réalité le jour, nous enfilons nos grenouillères, le soir venu. On joue à Red Dead Redemption 2 sur PlayStation 4, on lit One Punch Man à l'envers sur le trône, on se matte un vieux classique Disney sans complexe. Le week-end, on binge watch la saison 2 du Punisher sur Netflix, ou on s'offre une petite virée au Parc Astérix pour tâter du Goudurix, ou les deux, on n'a qu'une seule jeunesse, bordel. On tente, pour le fun, un rapide aller-retour n'importe où sur la planète pour augmenter son nombre de crédits, roller-count powa, ecology down. On paye un billet pour regarder un vieux, comme nous, chanter des génériques d'animés. De temps en temps, on se pose un dimanche pour offrir des free hugs habillé en Deadpool ou en Blob selon ce que le "Future pas si no" a fait de nous.

Et puis vient la claque, la bifle du temps qui passe, qui pourrit, qui gangrène, qui meurt, qui éparpille façon puzzle. Juillet dernier, François Corbier tire sa révérence. Je lui écris un hommage, ici même. J'expulse le mal, lui tourne le dos. L'aride ride me sèche le gosier. L'eau dérive vers les pleines pupilles. Mes culottes courtes s'usent sur le sable qui coule. Mes genoux écorchés, sommet d'alors de mon tourment, me semblent chatouilles, guili-guili, face à la géhenne qui m'envahit. Le rose pâlit. Le noir blêmit. J'ai peur. Ma maman. Mon papa. Mon petit frère. J'ai peur. Ma femme. Ma fille. Mon fils. J'ai peur.

J'écris. Pour que ça aille mieux, l'obligation de coller des mots sur les sentiments nouveaux cicatrise mon mal. Le choc passé exacerbe ma sensibilité. Hier, Oum le dauphin a quitté son royaume aquatique. Je personnifie bêtement parce que la voix, parce que la musique, parce que l'enfance, parce que mon Galak, si blanc, si bon. Ce connard d'adulte se croit obligé de prendre le contrôle pour préciser qu'il aime aussi le chocolat de couleur.

François, c'est mon copain d'enfance. D'adolescence mais on ne va pas chipoter. Mon femme l'associe à ses pulls Maya. Du miel à mes oreilles qui n'en manquent pas depuis que je n'ai pas fait les courses. Il parait que les cotons-tiges vont disparaître en 2020. Non, c'était pas mieux avant mais y font rien qu'à tout faire pour qu'on s'en persuade. François, je l'avais perdu de vue depuis des lustres. On s'est retrouvé sur Facebook, fin d'année dernière. Je pense à lui. Hier soir, un autre François a tiré sa révérence. Où vont les habitants du paradis aux monstres gentils ? Dans nos rêves. Où s'en vont les marchands de ballons ? Au ciel, mon enfant. Essayant au passage de récupérer tous les ballons qui, un jour, se sont envolés. Il mérite qu'on connaisse son nom, poursuit l'adulte. Il s'appelait Patrick Bricard.