David Hey Ho

Mots, textes, interviews et vidéos

Quand je pense je suis sans voix

Je l'imagine se levant le matin pour aller dénicher sur les réseaux sociaux l'objet de son prochain courroux. La haine est son moteur, le web est son loup, le mépris de l'autre sa religion. Il avance masqué distillant ses mines à fragmentations. Blesser, profondément, détruire, pas tuer, on n'est pas des bêtes.

Dimanche dernier, son érection matinale ne s'est pas démontée. Il n'avait pas de règle sur son bureau pour vérifier mais à la lecture de l'info, il s'est senti plus homme de quelques centimètres. Un pédé tendance tarlouze - c'est pas du jeu, on les reconnait plus mais là, j'en tiens un - qui plus est d'origine melon va représenter la France à l'Eurovision. Déjà qu'il y a avait eu la Castafiore à barbe, il y a quelques années.... Il ne peut laisser passer ça. Il se sent même d'ouvrir de nouveaux comptes Twitter pour déverser sa bile. C'est sa France. On ne la salira pas avec des déchets comme l'aut', là. J'ai mon mot à dire, on est en démocratie. Les insultes lui viennent sans pause. Il tweete, change de compte, like son tweet, retweete, en rajoute une couche, passe au compte suivant... Il en jouirait presque. Sa médaille serait que BFMTV reprenne un de ses tweets, vive le journalisme 2.0. Ses potes en entendraient parler pendant un petit bout de temps.

Je l'imagine stupide, moche et limité. Ça me rassurerait qu'il soit tout ça. Je veux le voir comme ça. Ma santé mental appelle à l'outrance pour que ses piliers ne vrillent pas. Si ça se trouve, c'est mon collègue, mon voisin, mon boucher, le père d'un des amis de mes enfants. Peut-être que si je le rencontrais, je le trouverai sympathique, au début tout au moins.

J'empile des mots. J'imagine une caricature. Je cherche des noms d'oiseaux. J'ai un mal fou à rester intelligent, à m'astreindre à une tolérance que j'aimerais universelle. J'ai la même envie de le blesser, profondément, de le détruire, peut-être même de le tuer, on est que des hommes.

Moi qui aime la différence, qui la recherche parce qu'elle est richesse, fraîcheur, beauté, qu'elle complète mon morne quotidien, qu'elle comble ma curiosité, qu'elle construit mon âme, je suis désœuvré quand je pense qu'un tel homme puisse exister. Parce qu'il fait partie des différences. Il n'est pas comme moi. Alors, elle est où ma curiosité ? Je n'ai pas d'argument. Je n'ai plus de mot. Je me sens comme un bébé qui n'arrive pas à mettre le carré dans le rond persuadé que c'est le seul emboîtage possible. Je ne m'emboite pas avec ce mec là. Et je pense qu'il ne m'en voudra pas.

Je m'en veux d'avoir commencé la rédaction de cet article. Pourquoi perdre son temps en haine quand l'amour devrait suffire ? Pas le choix, je le termine. Je me suis trop dévoilé pour que la poubelle de ma pudeur déborde encore une fois. Vous avez de la chance, j'aurais pu vous dévoiler mon corps. Sans doute cela aurait été plus drôle. Vous auriez compté mes bourrelets, on aurait ri. Jusqu'au lendemain matin, où il aurait repéré la photo, objet de son courroux du jour.